Couverture Prosopopée

La prosopopée est une figure de rhétorique prêtant parole et pensée aux abstractions, aux morts, aux animaux et aux choses inanimées.

Qu’es-tu diable allé faire dans cette galère, me direz-vous ? Et bien, d’une, je suis curieux de toute innovation ludirôliste. De deux, je suis vaguement gonflé par les querelles sémantiques du genre les storygames sont (ou pas) des jeux de rôle et vice versa. Prosopopée m’a donc paru une bonne occasion (faut que j’arrête d’abuser de ce bon mot-là, moi) de continuer à forger mon opinion sans trop me fouler. 84 pages écrites gros sur format A5, ça se lit en effet d’autant plus vite que c’est bien écrit. Tant que je suis sur la forme, la mise en page est minimale (sans que ça m’ait gêné le moins du monde) et les illustrations très jolies. Les seuls trucs moches sont en fait la fiche de médium et le cercle des couleurs avec lesquels on joue (dommage).

En deux mots, le but du jeu est de construire une histoire en collaboration, une partie des joueurs endossant le rôle de médiums dont le but est d’aider la population à régler les problèmes (qu’elle a elle-même créée), et l’autre partie le rôle de nuances chargées de camper le décor, les personnages secondaires et les problèmes, mais sans que ça leur soit exclusif (les médiums y participent aussi, même si c’est dans une moindre mesure). Tout cela se passe dans un monde préindustriel indéfini (puisqu’il est à construire ensemble) dans lequel les noms n’existent pas, ce qui force à décrire les choses. On ne rencontre pas un médium aveugle au détour d’un chemin, mais celui dont le regard est éteint, par exemple. Une nuance démarre la narration et ensuite tout se déroule librement. Chacun prend la parole, décrit succinctement une pensée, une action et fait une pause pour laisser l’opportunité à un autre joueur de rebondir. Au fil de la narration, les médiums ou les nuances peuvent identifier des problèmes, dont le niveau est quantifié. Plus tard, un médium ou un personnage secondaire joué par une nuance peut tenter de régler le problème par un jet de dés. L’échec ou la réussite permettent de faire rebondir la narration, et l’on continue jusqu’à résolution de tous les problèmes (le choix de leur intensité permettant de « régler » la durée de la partie).

Côté « plus », j’ai déjà mentionné la forme de l’ouvrage et je vais insister sur la clarté des explications. Règles, conseils, exemple de partie : l’effort pédagogique est manifeste et efficace. J’apprécie également le côté non violent du jeu : on y résout des problèmes, mais sans trucider son prochain comme dans la majorité des JdR. C’est vraiment à souligner ! Il se dégage également de Prosopopée une certaine mélancolie qui correspond bien aux sources d’inspiration (dont les films d’animation de Miyazaki). Mais, et là je vais en venir aux « moins », hormis cette atmosphère, rien d’autre ne nous ramène à ces sources d’inspi. Le jeu aurait tout aussi bien pu être générique (peut-être aurait-il dû ?). J’ai une autre réserve sur la résolution des problèmes par les jets de dés. Je ne vois pas bien l’intérêt et ça me paraît inutilement compliqué (plusieurs dés, des seuils, du comptage). Alors certes, c’est peanuts à côté d’un jeu de rôle traditionnel et je n’ai pas testé ça en jeu, mais ça me donne l’impression de pouvoir briser le flot de la narration, voire la magie de la partie. Enfin, mon plus gros bémol quant à Prosopopée, c’est : est-ce que j’ai envie de jouer à ce jeu ? Le vocabulaire employé (prosopopée, peintres, médiums, nuances, paradigme…) n’est pas particulièrement explicite (je n’ai pas dit pédant… oups), l’absence de cadre précis risque de rendre l’impulsion des parties difficile et, surtout, je ne suis pas convaincu par l’exemple de partie (entendez par là qu’il illustre très bien le déroulement du jeu, mais ne me donne pas envie). Une situation bateau-pipeau, des personnages aux motivations minimales, une résolution vite-fait bien-fait et hop, rideau ! J’attends un peu plus, même d’une partie courte, et je ne suis pas sûr de goûter ce type de roleplay (mais j’avoue que j’ai du mal à bien traduire mon sentiment sur ce point).

Ma conclusion ? Ce qui m’intéresse dans un JdR, c’est surtout le côté intrigue, donc je ne suis clairement pas le meilleur client pour Prosopopée. Je ne crois pas à l’impro pour produire quelque chose de construit (ça ressemble à une tautologie, ça — ouais, moi aussi j’ai du vocabulaire ;) ). Pour autant, je me vois bien essayer, comme je trouve du plaisir à jouer à Il était une fois, mais ça ne remplacera pas une partie « traditionnelle ». Est-ce du jeu de rôle ? Même si les attributions des peintres-joueurs et des nuances-MJ sont bien moins distinctes que dans un jeu classique, on joue des personnages, on résout des situations avec des règles. Fondamentalement, y’a pas photo.

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