Couverture Le JdR sur table
Cet ouvrage académique (codirigé par une enseignante-chercheuse et un chercheur, bref, des collègues) fait suite à des journées d’étude entièrement consacrées au JdR en 2015 (à l’occasion des 40 ans du JdR). Il est non seulement interdisciplinaire (rhaaa, il faut absolument que je trouve le temps de m’investir dans ce genre d’évémement !), mais rassemble également à la fois des textes d’auteur·es académiques et de passionné·es (voire concepteur·trices de jeux) féru·es de théorie rôliste, signe d’une ouverture aussi salutaire que nécessaire, les chercheur·es francophones intéressé·es par le sujet ne dépassant sans doute pas la dizaine. L’ambition de l’ouvrage est de faire un état de l’art qui puisse servir de fondation à des travaux ultérieurs (le B-A-BA indispensable de toute recherche).

La première partie s’attache à dresser un historique :

  • de la genèse du JdR, qui s’est avéré passionnant car remontant loin avant Chainmail (Gygax) et Blackmoor (Arneson). Moi qui avait fait l’impasse sur les ouvrages historiques que je trouvais un peu trop encyclopédiques ou centrés sur D&D, j’ai trouvé une synthèse profonde et excellemment documentée ;
  • de l’évolution du JdR, également intéressante mais où j’ai moins appris de choses, du fait que j’y étais sauf aux débuts des débuts et qu’il a fallu résumer beaucoup de choses en relativement peu de pages (mais les références sont de nouveau bien là pour qui voudrait approfondir) ;
  • de l’évolution de la théorie rôliste, qui remonte beaucoup plus loin et implique plus de gens (nous sommes de nombreux Messieurs Jourdain) qu’on ne croit. J’ai particulièrement apprécié la prise de recul en conclusion de cette partie, qui montre combien nous avons tendance à réinventer la roue (et les marronniers polémiques qui vont avec), illustrant ainsi l’utilité de cet ouvrage ; et la nécessité de littéralement professionnaliser l’étude du JdR (méthodologie de recherche, conservation des contributions, communication des résultats…) sans pour autant laisser les créateur·trices de jeux et les amateur·trices (dont certain·es sont très pointu·es) au bord du gué.

La seconde partie, moins intégrée que la première (plus d’auteur·es), est consacrée au game design. Elle aborde en premier les mécaniques de jeu, mais pas telles que les rôlistes les imaginent par réflexe. Ce sont plutôt les méta-mécaniques et leurs fonctions qui sont identifiées : comment produire du contrôle ou favoriser la perte de contrôle, jouer avec ou sans combativité, comment insérer le personnage dans une économie. Passionnant ! Suit un article sur le hasard, la manière dont il est utilisé au prisme de la théorie LNS et les méthodes de génération du hasard (ou de s’en passer, d’ailleurs). La focus étant principalement sur les dés, je regrette que l’usage des cartes, bien que mentionné, n’ait pas été approfondi. Mais sans doute qu’un autre article aurait été nécessaire.

On parle ensuite de scénario, tout d’abord pour promouvoir le narrativisme. Why not, mais je trouve que prétexter qu’un scénario de JdR est aussi rigide qu’un scénario de ciné pour justifier son papier est indigne de la tenue générale de l’ouvrage (*). D’autant qu’une citation de Tristan Lhomme démolit complètement l’argument dans l’article suivant (vive le disputatio), qui décortique avec plus de hauteur la conception, la structure et l’écriture de scénar. Les trois derniers articles analysent les univers de JdR, selon des angles d’attaque différents et complémentaires, le tout étayé par de nombreux exemples (ce qui est d’ailleurs assez constant dans tout l’ouvrage).

La troisième partie est centrée sur l’auteur·e, avec deux articles (dont un signé par la regrettée Isabelle Périer) sur la fonction et la structure des manuels de JdR, respectivement, un article sur les différents types d’auteur·es (vous l’êtes sans doute sans le savoir) et le retour de la revanche du dixième art, mais en bien mieux étayé/illustré que le manifeste du même nom commis au siècle dernier par Stéphane Adamiak et Frédéric Weil.

Et pour finir, la quatrième partie s’intitule « Société et JdR ». Le premier article traite de la conservation des JdR, ou plus précisément de notices sur les JdR et leurs suppléments, puisqu’il s’agit de la base de données du GROG. Un peu trop technique/stat à mon avis (quoi que, paradoxalement, un modèle conceptuel des données aurait été plus lisible que la description textuelle fournie), mais avec une prise de recul bienvenue par moment. L’article suivant avance la thèse que le JdR est au centre d’une sphère culturelle diverse. Intéressant. Le troisième article présente une théorie pour représenter les pratiques rôlistes. Yet another theory? Peut-être, mais en tout cas, je ne l’avais jamais rencontrée jusqu’ici. L’angle d’attaque est original. Last but not least, le der des der traite des utilisations non ludiques du JdR. J’aurais bien aimé plus de « comment », mais j’imagine qu’il aurait fallu un bouquin rien que pour ça.

En conclusion, ce beau bébé de près de 400 pages se révèle aussi passionnant qu’accessible. Certes, comme dit Tonton Alias (cf. ci-dessous), il vaut sans doute mieux éviter de le lire avant de s’endormir après une dure journée de travail (je l’ai fait sur la fin et j’ai trouvé ça plus dur que peinard pendant les congés de fin d’année), mais croyez-moi sur parole (il m’arrive de parcourir des articles de disciplines autres que la mienne), c’est réellement compréhensible.

Pour en savoir plus : la critique de Tonton Alias et les vidéos du colloque.

(*) Si je concède aisément qu’on l’indique trop peu aux débutant·es, qui peuvent ainsi se laisser piéger à être par trop directif·ves, je considère que n’importe quel type de scénario, qu’il soit linéaire, bac à sable ou « pour voir ce qui va se passer », est un support à l’improvisation. Je ne résiste pas à reprendre la citation de Tristan Lhomme mentionnée ci-dessus : « Si on arrête de prendre les scènes ultrascriptées pour des résultats à obtenir à tout prix et qu’on commence à les regarder comme des exemples de ce qu’elle [la campagne, si je ne me plante pas] permet, on se sent tout de suite beaucoup mieux (…). »

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